Lutte contre le terrorisme : «La communication politique actuelle n’est pas à la hauteur», selon Jérémie Yisso Bationo, Enseignant chercheur Spécial

samedi, 23 novembre 2019 19:48 Écrit par  Jerémie Yisso Bationo, Enseignant chercheur Publié dans Société

Ceci est une tribune de Jérémie Yisso Bationo, Enseignant-chercheur à l’Université de Ouagadougou. Cet écrit qui traite de la problématique du terrorisme est critique de la « Communication politique » déployée par nos gouvernants en ce moment spécial de l’histoire du Burkina Faso, période où le pays est face au terrorisme, un mal qui gangrène la sous-région Ouest-africaine. Voici donc l’analyse faite par l’universitaire.

La lutte contre le terrorisme n’est pas que militaire. Le combat se mène aussi et surtout sur le plan idéologique. La communication y joue un rôle prépondérant. En dépit des attaques terroristes qui frappent le Burkina Faso, la communication politique cherche toujours et désespérément ses repères. Pendant que le gouvernement s’enferme dans une communication routinière et sans âme, l’opposition elle, s’adonne à des incantations ou autres procès en sorcellerie sans mise en perspective réelle des évènements. C’est un véritable psychodrame national ! La communication est une science. Elle ne saurait donc se faire au gré des humeurs du moment ou au petit bonhomme la chance.

«Si vous faites ce que vous avez toujours fait, vous obtiendrez ce que vous avez toujours obtenu» TONY ROBBINS. Vérité en deçà des Pyrénées. Vérité au delà. La loi est implacable. Les chats ne font pas des chiens et vice-versa. La vie étant mouvement, dynamique, il faut nécessairement être proactif et ne pas se contenter de subir fatalement les évènements. Face à une opinion de plus en plus versatile, facilement manipulable, la communication devient un enjeu majeur de gouvernance. Bien communiquer devient un impératif catégorique dans un contexte d’attaques terroristes tout azimut.

Au Burkina Faso, la communication de crise et la communication politique dans son ensemble apparaissent comme des tares congénitales des différents régimes qui se succèdent. La survenue de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre est par exemple fortement tributaire de nombreuses et impardonnables erreurs de management et de communication.

Les derniers mois du règne de Blaise Compaoré ont été marqués par plusieurs défaillances communicationnelles ayant précipité sa chute. Il en est ainsi du flou artistique entretenu sur son intention de modifier l’article 37, de sa propension à accorder la primeur de certaines informations aux médias internationaux contribuant ainsi à infantiliser les médias burkinabè, de l’arrogance de son entourage, du culte de la personnalité, des déclarations polémiques.

Dans ce registre, on retrouve les « nestorinades » de Nestorine Sangaré ou les propos incendiaires d’un Assimi Kouanda. Sous la transition, Ablassé Ouédraogo, le « mossi du plateau central» s’est illustré à travers ce que l’opinion a qualifié d’ablasseries… Aujourd’hui, certaines de ses défaillances sont entrain de polluer l’espace public. En matière de lutte contre le terrorisme, le schème et le paradigme communicationnels actuels doivent être repensés de fond en comble car ils souffrent d’une grave obsolescence.

Absence de stratégie, navigation à vue

A ce jour, le Burkina Faso ne dispose pas d’une stratégie claire de communication en matière de lutte contre le terrorisme. La navigation semble se faire à vue. Après chaque attaque terroriste, la communication gouvernementale ou les services de communication de la Présidence du Faso se contentent de communiqués laconiques.

Les citoyens en sont tellement habitués qu’ils tournent parfois ces communiqués en dérision en imaginant déjà leur contenu sur les réseaux sociaux avant la publication officielle. Dans ce contexte, le message perd de sa valeur, de sa crédibilité et devient totalement inopérant. D’ailleurs, comme le martèle Dominique Wolton « Informer, ce n’est pas communiquer ! ». La bataille pour la communication a pris une autre dimension. Il ne suffit plus d’établir de bonnes relations avec les journalistes sur le terrain, en leur fournissant de bons communiqués.

La lutte se développe aussi en amont, dans la préparation, la justification, l’argumentation et le cadrage. Elle se poursuit en aval dans la circulation et l’interprétation d’images dont les États et leurs grands médias n’ont plus nécessairement le monopole. Les règles du temps changent, avec une propagation quasi instantanée. Les règles de l’espace aussi puisque la planète entière vit en « live » ce qui se passe sur le terrain.

Au binôme militaire/journaliste, se substitue une configuration où l’agence de communication, le « spin doctor », le témoin doté d’une caméra numérique, le média alternatif, l’internaute, le blogueur, etc., jouent aussi leur rôle. Ils doivent être intégrés dans une stratégie bien articulée. «Les images de guerre sont des images qui font la guerre» disait Serge Daney.

Suivant cette logique, la communication à développer devrait donc comporter trois principaux axes :

- les messages envoyés à l’ennemi (démonstration de force en vue de faire peur et déstabiliser psychologiquement);

- les messages à la troupe (renforcement du moral des troupes par des outils, techniques et éléments qui vont façonner dans le mental des militaires la conviction qu’ils sont les meilleurs) ;

- les messages en direction de l’opinion (rassurer l’opinion qu’elle est bien protégée et que l’issue de la lutte ne sera qu’à l’avantage de sa vaillante armée…).

Lors des deux guerres américaines en Irak, le commandement militaire américain a par exemple combiné trois procédés essentiels de communication pour sortir victorieux : sur-information, sous-information et désinformation. Dans une guerre asymétrique, il faut savoir prendre les devants.

Cacophonie et faible culture du fact-cheching

Du fait de l’absence de stratégie, il y a régulièrement cacophonie dans la communication gouvernementale sur le bilan des attaques terroristes ou sur la diffusion de certaines informations sensibles,… Plusieurs personnes parlent à la fois et se contredisent. Dans un contexte où les populations sont en proie à la psychose, ce n’est pas du tout fait pour rassurer.

Grâce à la viralité et l’anonymat relatif que proposent les médias sociaux, les groupes extrémistes ont mis en place de véritables plans d’action marketing. Pour créer la préférence et fidéliser, recruter de nouveaux adhérents ou accroitre leur notoriété, ils exploitent les possibilités marketing des médias sociaux comme l’aurait fait n’importe quelle grande marque de distribution. Ces médias sociaux servent leurs intérêts en tant que supports d’endoctrinement et de recrutement, en tant que vecteurs de propagande et de prosélytisme.

Les groupes terroristes travaillent sans relâche à se positionner dans l’esprit de leur cible comme la marque «top of mind» (leader du marché). Ils ont de ce fait recours à plusieurs techniques de séduction dont le street marketing dont l’objectif est de récupérer un maximum de données, de coordonnées personnelles afin de poursuivre les actions «push». C’est une stratégie de recrutement / fidélisation. Dans leur stratégie d’image et de notoriété, les terroristes ont également recours à la publicité télévisée à travers la diffusion de film viral sur Youtube ou sur des sites Internet de grande audience.

Les communiqués de presse de revendication d’attaque (que certains médias publient in extenso), participent de la stratégie storytelling dont l’objectif est de provoquer l’intérêt et l’adhésion, susciter l’émotion et l’engagement, permettre l’interaction entre les terroristes et leurs cibles. Frainds de médias sociaux, les jeunes Burkinabè sont des proies faciles. Face à ce déferlement des terroristes sur les médias sociaux, qu’est- ce que la communication gouvernementale offre concrètement aux citoyens dans le cyber espace ? Le vide sidéral !

Il n’existe pas de contre discours réellement construit. En dépit de la prolifération des fausses nouvelles ou « fake news » que les terroristes affectionnent pour atteindre leurs objectifs, il n y a pas encore par exemple une véritable culture de fact checking ou vérification des faits. Par moment, les Burkinabè ne savent même plus à quel saint se vouer face au foisonnement des fake news.

L’autre faiblesse de la communication gouvernementale, c’est qu’elle ne valorise pas assez les initiatives qui sont développées. Après l’appel au recrutement de volontaires pour la défense de la patrie lancé par le Président du Faso, il n y a pas eu une communication structurée pour permettre à l’opinion de cerner les enjeux de cette initiative ainsi que ses différents contours. Et comme la nature a horreur du vide, chacun y est allé de son commentaire. Finalement, l’opinion a le sentiment que la mesure a été prise sous le coup de l’émotion et que le gouvernement lui-même n’a pas encore réfléchi à son mode opératoire. Pourtant, l’initiative date de plusieurs mois. Elle était dans le circuit bien avant les attaques de Koutougou. Il aurait fallu une communication en aval et en amont pour favoriser sa mise en œuvre. Ces précautions n’ayant pas été prises, il faut aujourd’hui colmater les brèches.

La communication ce n’est pas du micmac. A l’heure où le pays est attaqué de toutes parts, il urge de repenser en profondeur la façon de communiquer. Les compétences sont disponibles dans le pays. Le gouvernement peut s’attacher les services d’une structure indépendante qui travaillerait à formaliser rapidement une stratégie de communication pour contrer le terrorisme. L’implémentation se ferait en exploitant judicieusement les différents canaux existants et en explorant de nouveaux.

L’école de Palo Alto enseigne que tout échange de communication est symétrique ou complémentaire selon qu’il repose sur l’égalité ou la différence. Il est temps de se départir de la posture pavlovienne de victimisation pour prendre enfin en main son destin dans cette guerre contre des individus sans foi ni loi. Il faut pour y arriver un nécessaire aggiornamento de la communication politique.

 

Jérémie Yisso BATIONO

Enseignant chercheur Ouagadougou

 

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